Lettre du CCP n° 93
Sommaire
- — L’influence de la langue française sur le tamoul
- — Les anciens temples de Pondichéry
- — Les premières écoles tamoules à Pondichéry
Numéro 93 de la Lettre du Cercle Culturel des Pondichériens — Septembre 2016.
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Tirou ArouTpâ
J’implore l’amitié des âmes nobles Qui ne pensent sans cesse qu’à Tes pieds fleuris, J’implore la force de m’éloigner de ceux Dont la parole ne reflète pas la pensée, J’implore le talent de chanter Tes louanges Evitant tous mensonges, J’implore une discipline austère Rejetant le diabolique égoïsme,
J’implore la force d’oublier le charme féminin Afin de ne pas T’oublier, Je veux un esprit sain, Ta Grâce enrichissante Et mener une vie sans maladie aucune, Ô Kandavél qui siège au sanctuaire de plus en
plus célèbre De la ville de Chennai(*) renommée pour sa
rectitude ! Ô perle de Sivam sertie dans la pureté Du visage clair du divin Chanemougam !
Râmalinga Adigal (trad. A.Vaïtilingam)
(*) Dans le temple dit ‘Kandakôttam’ où il tenait ses conférences.
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La littérature tamoule regorge de poèmes composés par des mystiques appelés aussi ‘sittars’. Comme la plupart de la population vivant sous les chaleurs des Tropiques, ces philosophes portent peu de vêtements, vont demi-nus voire complètement nus et ne paient pas de mine.
Nous en citerons deux importants au 19ème siècle, l’un dans l’Inde du nord, Ramakrishna Paramahamsâ (1836- 1886), popularisé en France par Romain Rolland - qui a publié également à propos de son disciple Vivékânandâ (1863-1902) et l’autre dans le TamilnâDou beaucoup moins connu à l’extérieur, Saint Râmalingame dit VaLLalâr (1823-1874(*).
Nous publions la traduction d’un poème bien connu des jeunes et des moins jeunes des Tamouls, due à un Pondichérien qui a effectué toute sa carrière aux différents consulats de France (Ministère des Affaires étrangères) et dont le but était de ‘présenter l’aspect philosophique et spirituel de la littérature du pays tamoul … au public francophone’.
M.Gobalakichenane
(*) Auteur de plusieurs miracles, sa fin reste mystérieuse, car il s’enferma dans une pièce pendant un temps requis après lequel on n’y trouva pas de dépouilles (confirmation par les officiels britanniques locaux). ISSN 1273-1048 No.93 Septembre 2016
Organe de Liaison des Ressortissants de l’Inde ex- française : Pondichéry, Karikal, Mahé, Yanaon (et Chandernagor) Lettre du CERCLE CULTUREL DES PONDICHERIENS GJr;NrhpaH fiy kd;w kly;
Rédaction: M.Gobalakichenane
22 Villa Boissière, 91400 Orsay, France
Email : ggobal@yahoo.com Cercle Culturel des Pondichériens Lettre No 93 Page 1
Cercle Culturel des Pondichériens Lettre No 93 Page 2 Bellecombe, gouverneur de Pondichéry : Protestant méconnu (1728-1792)
Parmi les personnalités françaises devenues célèbres pour leurs actions à Pondichéry et en Inde du sud, les historiens français connaissent bien François Martin, Dupleix, Bussy, Lally et Suffren. Mais il en est d’autres malheureusement moins connus et étudiés ou complètement oubliés tels que Benoît Dumas, Guillaume de Bellecombe. Sans parler du premier tamoulisant français Edouard Ariel (1818-1854) dont nous avons évoqué plusieurs fois la vie et les oeuvres.
Heureusement le nouveau gouvernement local, installé après le transfert de facto de 1954, qui s’est pourtant dépêché de rebaptiser les rues principales Dupleix et Bussy en Jawaharlal Nehru et Lal Bahadur Shastri, a laissé inchangés les autres noms de rues. Ainsi, on peut encore voir une petite rue portant le nom de Bellecombe, ainsi que d’autres qui affichent encore F.Martin, R.Dumas, Jean Law de Lauriston, le Vicomte de Souillac, Dupuy, etc. Le nom de Bellecombe avait été donné en souvenir de sa défense mémorable, lors du Siège de 1778, pendant la Guerre d’indépendance des Etats-Unis d’Amérique.
Cependant ce gouverneur mal connu des Français et des Pondichériens méritait mieux, vu sa loyauté sans faille envers Louis XV et Louis XVI, au moment des guerres en Amérique et en Asie du sud. Il a vaillamment défendu les couleurs françaises au Canada, en Martinique, à Bourbon (Réunion) et Saint- Domingue (Haïti). Nous publions quelques éléments de biographie de ce personnage hors pair, trouvés dans l’Etude des célèbres familles protestantes en Périgord, Quercy et Dordogne par Myriam-Idelette Garnier, une descendante collatérale de Bellecombe.
« Les Bellecombe habitaient dans les environs à Perville, ils avaient six enfants dont Marie-Louise de Bellecombe qu’épousera Jean Frontin. De cette famille un seul fils, Guillaume Léonard de Bellecombe qui aura non seulement une brillante carrière militaire, mais qui sera pour tous les siens un véritable appui.
« Fils et petit-fils d’une longue lignée d’officiers né en 1728, il [s’engagea] comme volontaire au mois de mars 1747 dans le régiment royal d’infanterie du Roussillon. Sa carrière militaire [fut] bien remplie. Il [prit] part à la guerre de Sept ans au Canada, 1756-1761 …Dans Les Protestants d’autrefois’ d’Henry Lher, ce dernier rappelle que ‘combattant là en tant que capitaine, il fut blessé au ventre. Puis, commandant en second à Terre-Neuve, il fut blessé de deux coups de fusil au bras droit… Il ne fut pas seulement officier de haut grade, il fut avant tout fidèle à sa Foi en la religion protestante, alors qu’il était interdit aux Huguenots d’avoir le titre de l’Ordre militaire de Saint-Louis, non seulement il l’avait, ainsi que celui du Saint-Esprit, mais il n’hésitait pas à s’en parer pour aller au temple de Montauban, sa Bible sous le bras’.
« En 1763, il devient Aide major à la Martinique, en 1766, commandant à l’Ile Bourbon (la Réunion), en 1776, Commandant général dans l’Inde, Gouverneur de Pondichéry. Il y est blessé au combat, lors du siège de 1778, après une brillante défense. Le 1er mars 1780, il est nommé Maréchal de Camp et commandant de St Louis.
« Plus tard, le 13 juillet 1781, il devint Gouverneur de Saint-Domingue et le 25 août 1783 obtint la Grand Croix de Saint-Louis. Le 1er septembre 1785, Guillaume de Bellecombe rentre en France à bord du navire ‘Ville de Port au Prince’ et débarque à Bordeaux. Puis il se retire à Montauban.
« Dans cet extrait de sa carrière militaire conservée aux Archives militaires du Château de Vincennes on trouve en observations : “…est brave, honnête homme, fort intelligent, est sage, se fait aimer et pense noblement.”
[Par le mariage de sa sœur Marie Louise] il devint beau-frère de Jean Frontin, originaire de La Pronquière où est conservé le contrat de mariage.
« En 1766, Guillaume Léonard de Bellecombe fut nommé commandant à l’île Bourbon où il restera jusqu’en 1774. Par sa bonne gouvernance, il y gagna une très bonne réputation auprès de ses administrés. Et il réussit à faire fortune en faisant acquisition d’un domaine et d’une plantation de café entre la Rivière du Mat et la Rivière de Vincenot.
Cercle Culturel des Pondichériens Lettre No 93 Page 3
« Brillant officier, chargé des plus hautes fonctions militaires, il n’a pas profité lui seul de son succès. Il a entraîné dans son sillage de jeunes cadres de la famille et d’amis proches, leur permettant non seule- ment de se faire une situation mais aussi d’échapper aux menaces qui continuaient à peser sur les familles huguenotes.
« Rentré en France, il fit acquisition en 1775 du château de Tayrac, propriété du comte de Lamothe- Vedel. Cette acquisition n’est pas faite pour lui, mais pour son beau-frère Jean Frontin, sa sœur Marie- Louise et leurs enfants. Il nomma Jean Frontin gérant-procureur de ses propriétés de Tayrac, Cuzorn et Frayssac. Son offre acceptée, la famille de Marie-Louise entra au château de Tayrac en décembre 1775. Ses quatre enfants devaient apprécier ce nouveau domaine où naquit le cinquième surnommé Longpré.
« Il se vit nommé Gouverneur de Pondichéry en 1776. S’apprêtant à rejoindre son poste, il épousa Angélique de Galaup. Durant le voyage, ils furent accompagnés par deux jeunes officiers, un cousin de Guillaume et un frère d’Angélique.
« En 1778, lors des attaques anglaises au début de la guerre d’indépendance des Etats-Unis d’Améri- que, Guillaume de Bellecombe ne fut pas soutenu par la cour de Versailles, comme ses prédécesseurs.
« Voici ce qu’écrit l’historien Malet : ‘…le brave gouverneur de Pondichéry de Bellecombe, abandon- né dans une place presque ouverte avec une faible garnison ne capitula qu’après soixante dix jours de siège et quarante jours de tranchées et à la condition d’être transporté en France avec ses compagnons d’armes, le 17 octobre 1778’.
« A son retour de Pondichéry, Guillaume de Bellecombe reçut le titre de Maréchal de camp le 1er mars 1780 et le 25 août de la même année, celui du Commandant de Saint-Louis.
« En 1781 il fut nommé gouverneur à Saint Domingue. Il reçut alors le titre de Grand-Croix de Saint Louis. Il y termina sa carrière militaire en 1785 et revint en France. Il habita un hôtel à Montauban, gérant ses propriétés de Tayrac et Cuzorn avec l’aide de son beau-frère Jean Frontin.
« En 1789, il rencontra de nombreuses difficultés pour obtenir le paiement de ses arriérés par l’Etat, alors que d’autres événements graves eurent lieu à Paris et Versailles.
« En 1791 le beau-frère lui écrivit pour l’inviter à venir se reposer à Tayrac, mais Guillaume de Bel- lecombe ne put répondre positivement en raison de son mauvais état de santé et de souffrance. Il mourut à Montauban le 8 février 1792. Mme Myriam-Idelette Garnier
NdLR : L’auteure de cette étude fait remarquer que Guillaume Léonard de Bellecombe est l’un des rares officiers supérieurs du Régime monarchique à avoir affirmé et maintenu son appartenance à l’Eglise Réformée Protestante. En effet, 102 ans après la Révocation de l’Edit de Nantes par Louis XIV, c’est contraint et forcé que Louis XVI signe l’Edit de Tolérance en novembre 1787, reconnaissant ainsi comme légal le mariage et le baptême des huguenots.
Jusqu’alors, les familles protestantes se mariaient devant les notaires et faisaient bénir leur mariage par un pasteur. La cérémonie se faisait clandestinement en général, puisque, par le pouvoir royal, le pasteur était nommé « Pasteur du Dézert ». Malgré ces actes notariés et signés des pasteurs, ces mariages étaient considérés comme illégaux. L’application de l’Edit de Tolérance ne sera mise en pratique qu’au mois d’oc- tobre 1789. Et plusieurs membres des familles eurent à comparaître devant le Lieutenant de la Sénéchaus- sée d’Agenois pour renouveler leur promesse de fidélité et se prendre en mariage, alors qu’ils l’étaient de- puis parfois de nombreuses années.
Nous ajouterons également que, dans cette situation sociale où les huguenots n’étaient pas encore traités de façon égale aux autres, des considérations d’appartenance religieuse ont pu peser en 1782 dans le choix de vieux Bussy catholique pour diriger le Corps Expéditionnaire français aux Indes, en écartant ainsi Guillaume de Bellecombe qui connaissait bien la région et qui y avait laissé de très bons souvenirs, aussi bien auprès des Français qu’auprès des princes locaux. L’excellent amiral Suffren qui réussit des exploits en 1782 sur la côte de Coromandel manqua d’avoir un valeureux Bellecombe pour le seconder dans les der- nières tentatives françaises pour contrer les Anglais aux Indes.
Le bengali de Tagore et le tamoul de Bâradi
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Bâradi(yâr), né le 11 décembre 1882 au TamijnâDou (Tamilnadu), est de 21 ans plus jeune que Ra- bindranath Tagore de renommée internationale, né au Bengale du XIXème siècle dans une ville située maintenant au Bangladesh.
L’Union indienne de 1947 a souhaité avoir une langue commune et choisi l’hindi en caractères deva- nagari du sanskrit antique comme langue officielle, en remplacement de l’anglais à terme.
Cependant, il existe en Union indienne d’autres langues comme le bengali au Nord et le tamoul ou le télougou au Sud qui sont parlées par une population plus nombreuse que celle de la Métropole française, par exemple. Le bengali a pu maintenir son rang grâce au fait qu’il est devenu la langue officielle du nouvel Etat né de la sécession du Pakistan oriental, en 1971 : il est parlé par environ 230 Millions.
Les langues du Sud indien furent qualifiées de ‘vernaculaires’ ou ‘régionales’ et leur importance fut un peu occultée, malgré les travaux de F.W.Ellis et de E.Ariel, puis de G.U.Pope et de Caldwell. La langue mère du ‘groupe dravidien’ étant le tamoul, c’est surtout ce dernier qui s’était trouvé mis de côté par le gou- vernement central de Delhi, malgré le vœu exprimé par Gandhi : il avait conseillé aux Indiens du nord d’ap- prendre le tamoul et aux Indiens du sud d’apprendre l’hindi. Dès les premières élections législatives de 1936 (en application des recommandations de la Commission Simon), le Congrès ayant obtenu la majorité au gouvernement de la Présidence de Madras rendit l’apprentissage d’hindi obligatoire. Des manifestations contre cette mesure organisées par le ‘Justice Party’ regroupant les non-brahmânes dégénérèrent et l’on dé- plora des morts. Le chef de ce parti E.V.Râmâssamy Naicker alias ‘Periyâr’ le transforma plus tard en ‘Dravida Kazhagam’ lequel connut, en 1949, un schisme donnant naissance au parti Dravida Munnetra Kazhagam (DMK), sous la direction de C.N.Annadurai alias ‘ANNâ’. Une imposition analogue en 1965 conduisit à des manifestations encore plus violentes et à des suicides (comme Jan Palach, à Prague).
Connaissant bien les poèmes et les écrits de Tagore, Bâradiyâr le respectait beau- coup. Dans ses poèmes, il l’avait surnommé ‘kavîndrane’, Roi Indra des poètes. Mais son caractère était plus nationaliste, donc antibritannique du style Tilak, que celui du poète ben- gali plus universaliste.
Quelques années après avoir reçu le Prix Nobel 1913 de littérature, Tagore continua sa mission de collecte de fonds pour son Université Shantiniketan et se rendit en 1919 à la ville de Madurai.
A cette époque, le poète tamoul Soubramaniya Bhâradiyâr, après avoir vécu 10 ans à Pondichéry comme refugié politique de 1908 à 1918 (période de grande production litté- raire), souhaitait rentrer au TamijnâDou (Tamilnadu). Il fut emprisonné pendant quelque temps par les autorités britanniques, puis recouvrant enfin sa liberté, il effectua des voyages dans l’extrême sud. C’est ainsi qu’il se trouve aussi, en 1919, à Madurai, lors du passage de Tagore. Voici ce que le célèbre poète-parolier contemporain Vaïramouttou rapporte sur son amour du tamoul.
‘Bâradiyâr, dit à son disciple : « On va aller voir Tagore et lui dire : vous avez reçu le prix Nobel. Maintenant, présentons-nous tous les deux devant une assemblée adéquate pour déclamer nos poèmes, vous en bengali et moi en tamoul. Nous verrons bien qui va être applaudi le plus. Si c’est moi, vous nous remet- trez le prix Nobel, n’est-ce pas ? ». Son disciple se permettant alors de lui faire remarquer « Mais, ce n’est pas possible! », Bâradiyâr répliqua aussitôt : « Pourquoi pas ? Si le bengali, né il y a quelques siècles peut obtenir ce prix, le tamoul tellement ancien et riche, tout en restant vivant, ne peut-il pas le mériter aussi ? » Ce poète avait une telle assurance sur sa capacité qu’il pouvait parler ainsi’. En rappelant cette anecdote Vaïramouttou conclut : ‘C’est la poésie qui reflète la civilisation d’une nation’.
M.Gobalakichenane
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Bâradiyâr en 1920
(‘Chitrabarathi’, 2006)