Lettre du CCP n° 89
Sommaire
- — Un Livre de leçons de Français et de Tamoul
- — Pondichéry en 1787, dans les Mémoires de Cotignon
- — L’effondrement de la Mairie de Pondichéry
Numéro 89 de la Lettre du Cercle Culturel des Pondichériens — Septembre 2015.
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Un Livre de leçons de Français et de Tamoul
Nous reproduisons aujourd’hui, en p.1 et 2, quelques pages bilingues très instructives d’un livre de leçons de français et de tamoul publié à Pondichéry en 1863, exhumé du fonds Jean Filliozat de la Société Asiatique.
La page de titre nous apprend que ce livre est dû à Arpoudam, enseignant à la Congrégation des Missions Etrangères et fils de Savériakouttyodéar, soit Savériyârkoutty, l’un des copistes employés par Edouard Ariel. Ce dernier employait, en 1846-1850, plusieurs copistes auxquels il distribuait des parties des registres de journaux tenus par Anandarangapillai, par son neveu Tirouvengadapillai III, par le fils de ce dernier, Tirouvengadapillai IV et par Vîrânaicker II. Il faisait ensuite contrôler le travail par deux d’entre eux, avant de faire lui-même le dernier contrôle et parapher avec la date. Toutes ces copies sont préservées actuellement à la Bibliothèque Nationale de France.
Notons que ‘Savéry’ est la transcription tamoule de Xavier : vers le milieu du 19ème s., des Pondichériens tamouls de confession catholique connaissaient bien le français et le tamoul. ISSN 1273-1048 No.89 Septembre 2015
Organe de Liaison des Ressortissants de l’Inde ex- française : Pondichéry, Karikal, Mahé, Yanaon (et Chandernagor) Lettre du CERCLE CULTUREL DES PONDICHERIENS GJr;NrhpaH fiy kd;w kly;
Rédaction: M.Gobalakichenane
22 Villa Boissière, 91400 Orsay, France
Email : ggobal@yahoo.com Cercle Culturel des Pondichériens Lettre No 89 Page 1
Cercle Culturel des Pondichériens Lettre No 89 Page 2
Cercle Culturel des Pondichériens Lettre No 89 Page 3
Pondichéry en 1787, dans les Mémoires de Cotignon(1)
Dans cette publication, due à Adrien Carré (AC), assortie de ses nombreuses annotations, on apprend que Jean-Jacques de Cotignon (1761-1832?), accompagna, à bord de l’Astrée, le Général Conway(2) allant remplacer de Cossigny comme Gouverneur de Pondichéry. Il passa alors trois semaines à Pondichéry, du 10 septembre au 1er octobre 1787. Très habile officier de marine, bon vivant, il relate, parfois avec un peu d’exagération probablement, ses aventures dans l’Océan indien et ailleurs. Néanmoins, sa présentation de l’état de Pondichéry sous l’Ancien Régime nous constitue un précieux témoignage d’époque. En voici quel- ques extraits :
« Pondichéry est une grande, belle et forte ville des Indes Orientales sur la côte de Coromandel. C’est le plus bel établissement qu’ait la Compagnie Française dans l’Inde ; elle est habitée par des Indiens et des Européens de manière que l’une s’ap- pelle la Ville Noire et l’autre Blanche ; elle est située dans une plaine des plus agréa- bles. Elle était anciennement bien fortifiée, mais les Anglais la détruisirent de fond en comble et poussèrent la méchanceté jusqu’à abattre le Gouvernement qui était un chef d’œuvre ; on en voit encore des ruines qui sont des colonnes en pierre de 20 à 30 pieds de long, on ne peut mieux sculptées. C’était le Gouverneur Dupleix qui l’avait fait bâtir ; le dedans refermait des meubles dignes d’un roi et des curiosités des plus rares ; j’en ai vu une, entre autres, au Gouvernement actuel : c’est une pendule qui carillonne à toute heure et pendant qu’elle sonne à midi, on voit défiler une armée dans toutes les règles et on entend jusqu’au tambour…
« Les Anglais ne firent que nous rendre la pareille, en détruisant cette ville, car lorsque nous leur prî- mes Madras, qui en est à 30 lieues sur la même côte, nous la culbutâmes : il ne faut jamais faire aux autres ce que l’on ne veut pas qu’ils vous fassent. Mais, à présent, excepté le Gouvernement qui n’approche pas à beaucoup près de l’ancien, la ville est supérieurement rétablie, bien bâtie. Je parle de la Ville Blanche : les maisons sont toutes à l’algamale, c’est-à-dire plates par-dessus, comme en Italie ; les dehors en sont d’une propreté sans exemple, les murailles sont enduites de chaux de coquillage, délayée avec des blancs d’œufs, ce qui fait un mastic très solide, très luisant, uni comme le marbre et blanc comme la neige. Elle s’étend du nord au sud à une demi-lieue de long.
« Autant la Ville Blanche est bien bâtie, autant la Ville Noire l’est mal, cette dernière est dégoûtante ; elle est habitée par des Indiens de toute espèce de castes ; il faut se mettre à quatre pieds pour entrer dans leurs maisons, pour ne pas dire chenils, et certes on ne croirait pas que ceux qui les habitent sont fort riches, du moins pour la plupart. (Note AC :Cotignon décrit leur frugalité qui se contente de riz et de poisson au cari. Ils méprisent les Euro- péens et cependant se font une espèce d’honneur de les servir. Il s’étend sur les daubachis(3), sorte de fac- totums, intermédiaires, interprètes, laquais, guides, à la fois indispensables et fripons)
« Les daubachis parlent tous français. Les Européens habitant ce pays ont à leur suite, selon leur for- tune, un ou plusieurs daubachis ; lorsque le Gouverneur sort, il est toujours accompagné par au moins 50 d’entre eux qui portent sa livrée, ce sont ordinairement les chefs des Malabars(4) qui sont attachés au Gou- vernement, sans exiger aucun salaire, parce qu’ils sont assez riches, c’est seulement pour l’honneur ; les Gouverneurs permettent cette magnificence parce qu’elle donne aux Indiens une haute idée de la France. M.Dupleix avait jusqu’à 300 personnes à sa suite ; aussi parlent-ils de lui comme du Français le plus ma- gnifique qu’ils aient jamais vu.
M.de Conway qui ne donnait pas dans ce faste-là, cependant nécessaire, congédia la moitié de la garde de M.de Cossigny ; il eut d’autant plus tort qu’elle ne lui coûtait rien, et que d’ailleurs la Compagnie la payait et l’entretenait pour éblouir le peuple et redonner du crédit. Il commença par faire des mécontents, ce qui était très impolitique, car il en résulta que les Indiens finirent par le mépriser et à ne plus avoir autant de respect pour les Français : ils disaient cependant qu’ils voyaient bien qu’il n’était pas Français. (Note AC :Suit la description des vêtements des Indiens, daubachis ou coulis, ces derniers presque nus)
(1) Nous remercions M.Philippe de Kermadec d’avoir attiré notre attention sur cette publication (2) Voir aussi ‘Irandam Vîrânaicker Nâtkurippu’ (Journal de Vîrânaiker II, éd. tamoule), pp.148-151 (3) Dits aussi ‘dubash’ signifiant bilingues, mais ils avaient plusieurs fonctions auprès des Européens (4) Entendre Tamouls
Pondichéry en 1787, dans les Mémoires de Cotignon (suite)
« A voir Pondichéry de loin, on le prendrait plutôt pour une forêt, parce que toutes les rues sont bor- dées de cocotiers, ce qui pare un peu l’ardeur du soleil, mais il y fait si chaud que les Européens font du jour la nuit et de la nuit le jour. Ils dorment toute la journée sur leurs nattes, et ne font toilette qu’à six heu- res du soir, pour faire des visites ou pour aller à la promenade de manière que tous les soirs, une ou deux heures avant la nuit, il sort de la ville au moins deux cents calèches, toutes à la file les unes des autres, les unes attelées d’un, de deux, de quatre ou de six chevaux ; les autres qui appartiennent à de riches Malabars sont attelés de bœufs qui trottent aussi vite que les chevaux, en faisant un tapage affreux avec des grelots dont tout leur corps est couvert ; ils sont ferrés et ont les narines percées par où passent les guides.
« Il y a ensuite la file des palanquins ; cette voiture est la plus douce qui existe : c’est un brancard sur lequel il y a d’excellents coussins en maroquin, porté par 6 ou 8 coulis et autant de relais.
« La partie de l’est de la Ville est baignée par la mer. Les vaisseaux sont mouillés à une lieue à peu près au large. Les équipages ne peuvent se servir de leurs canots pour descendre à terre, parce qu’il y a une barre qu’ils ne pourraient franchir ; il y a alors des bateaux faits exprès, qui sont plats par-dessous, destinés pour aller à bord des vaisseaux y prendre ou porter les marchandises, les fournir de vivres et descendre ou porter à bord les allants et venants. Ce bateaux se nomment chelingues ; elles sont armées par des coulis ; il arrive très souvent que lorsque ces gens-là s’aperçoivent que ceux qui sont dans leur chelingue ont quelque chose de précieux, ils la font alors chavirer sur la barre, et tout en sauvant le monde, ils lui prennent mon- tres et bourses et on se croit encore très heureux de n’être pas noyé ; s’il y a des paquets qui ont coulé à fond, ils viennent de nuit les plonger, car ils nagent tous comme des poissons.
« Pondichéry est le théâtre de notre commerce dans l’Inde, toutes les nations y aboutissent, mail il n’est pas aussi florissant que du temps de Dupleix, de [Lally-Tollendal] et de Bussy. Le seul individu qui l’entretient dans ce moment, c’est M.de [Moracin], l’Intendant. Ce n’est pas qu’il soit millionnaire, mais sa probité, sa politique, son intrigue, son exactitude à remplir les engagements qu’il contracte avec les autres nations lui ont attiré un crédit sans bornes. Chez les Anglais même, s’il avait besoin de 10 ou 20 millions, il les trouverait. M. de [Suffren] l’a mis plusieurs fois dans ce cas pour l’entretien de son escadre(5).
« Il y a pour toute garnison deux régiments, celui de Pondichéry et celui d’Ile-de-France. Il y a aussi des [cipayes] qui sont des nègres du pays, qu’on a disciplinés comme nos troupes, et qui font beaucoup mieux l’exercice. Mais, il s’en faut qu’ils soient aussi braves : on ne peut pas compter sur eux dans une af- faire, au premier coup de fusil ils tournent le dos ; ils joignent à cela une mollesse sans exemple. Il y a jus- qu’à des princes indiens parmi eux : [Tippou Sahib] qui est actuellement à la tête d’un grand empire a servi dans les [cipayes] français et a reçu plus de coups de bâton qu’il n’a de cheveux sur la tête. Il était notre al- lié dans la guerre dernière (de 1777 à 1783) ; il peut mettre 600 000 hommes sous les armes que 50 000 Français mettraient en déroute. Le costume des [cipayes] est baroque. Ils ont un chapeau plat qui est attaché sur le coin de l’oreille, un habit vert, veste et culotte blanche, et les jambes nues depuis les dessus du genou de manière qu’on croit qu’ils sont en guêtres noires. Ils ne sont bons dans les armées que pour les travaux ; cependant M.de [Suffren] les mêlait avec les soldats français, de manière qu’ils ne pouvaient pas fuir, mais ils nuisaient beaucoup aux évolutions.
« Tout est, en général, bon marché à Pondichéry, surtout pour l’entretien. Il m’est arrivé d’avoir tou-
tes mes chemises au blanchissage et d’avoir besoin d’en changer, ce qui arrive trois ou quatre fois par jour à
cause de la sueur ; j’envoyais alors mon daubachi au bazar qui m’en apportait une de coton moyennant
1 livre 4 sols, toutes faites. »
(5) Il s’agit de la période de bonne entente entre la France et l’Angleterre, après 1786
Extraits, ‘Mémoires du Chevalier de Cotignon’, par Adrien Carré
Nota : Après ce séjour à Pondichéry, son vaisseau va à Trincomalé pour hibernage ; ensuite Cotignon revient à Pondichéry début 1788. Après l’hi-
bernage passé sur la côte de Malabar à la fin de cette année, il repasse encore par Pondichéry en mars-juin 1789, avant de rentrer à Brest en 1790.
Cercle Culturel des Pondichériens Lettre No 89
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