Lettre du CCP n° 87
Sommaire
- — Une lettre centenaire de Bâradiyâr
- — Le vol du pavillon national à Pondichéry en 1792
- — L’effondrement de la Mairie de Pondichéry
Numéro 87 de la Lettre du Cercle Culturel des Pondichériens — Mars 2015.
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‘Ah! Si seulement, connaissant le hindi,
le marathi et d’autres langues du Nord de
l’Inde, tu pouvais te rendre compte à quel point
leurs publications ont su se renouveler avec
talent, cela pourrait tellement apporter
à la langue tamoule. Aie toujours
comme idée fixe d’œuvrer pour le
tamoul. Tamoul, tamoul, tamoul.
Mais il faut sans cesse y insuffler de
nouvelles informations, de nouveaux
réflexions, de nouvelles réalités, et
partant, de nouvelles sources de
plaisir.
Cher petit frère, que puis-je y faire ?
Cela me peine de voir une autre langue que le
tamoul s’épanouir davantage. J’ai du mal à
accepter qu’un autre qu’un Tamoul soit plus
intelligent ou plus capable. Et mon cœur est
blessé lorsqu’une jeune fille d’une autre nation
est jugée plus jolie qu’une jeune Tamoule.’
Extrait d’une lettre de Bâradiyâr à Nellaïyappar (trad.Cavery Gobalakichenane-Ostyn)
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Une lettre centenaire de Bâradiyâr
Dans la LCCP no.30, nous avons publié une lettre de Bâradiyâr au jeune Nellaïyappar. En mémoire de la Journée Internationale de la Langue Maternelle (le 21 février) , nous publions maintenant une autre lettre du 19 juillet 1915 écrite de Pondichéry au même. Bâradiyâr, connu comme poète, était aussi journaliste, écrivain et traducteur.
Dans cette lettre, quel amour pour le tamoul ! Quelle fougue ! Quelle envie de voir cette langue s’améliorer, exprimée il y a cent ans ! Bâradiyâr souhaitait que des traductions de grandes œuvres étrangères soient publiées en tamoul et que les chefs-d’œuvre de cette langue soient traduits dans d’autres langues pour les faire mieux connaître.
Le monde occidental qui n’a découvert tardivement les Tamouls qu’à travers les événements du Sri Lanka ne réalise pas qu’il s’agit d’une langue parlée par environ 78 Millions (dont 72 M dans l’Union indienne - en France, on est 66 M pour comparaison -). A part quelques universitaires, il ignore sa richesse. L’Etat du ‘Tamilnadu’ qui gagnerait à être baptisé ‘Thamizhnaadu’ fait partie de l’Union indienne comme la France de l’Union européenne. Les Britanniques ayant administré les deux tiers du sous-continent indien ont légué le pouvoir aux politiciens du Congrès (dont Gandhi avait cependant souhaité la dissolution après 1947) qui ne fut pas le seul parti à avoir œuvré pour l’indépendance. Les rares érudits britanniques et français en tamoul, comme F.Whyte Ellis (1777-1819) et Edouard Ariel (1818-1854) ont eu une vie trop courte et les efforts de leurs successeurs comme G.U.Pope et J.Vinson sont restés insuffisants à faire comprendre le caractère unique de cette littérature classique tamoule laïque.
M.Gobalakichenane ISSN 1273-1048 No.87 Mars 2015
Organe de Liaison des Ressortissants de l’Inde ex- française : Pondichéry, Karikal, Mahé, Yanaon (et Chandernagor) Lettre du CERCLE CULTUREL DES PONDICHERIENS GJr;NrhpaH fiy kd;w kly;
Rédaction: M.Gobalakichenane
22 Villa Boissière, 91400 Orsay, France
Email : ggobal@yahoo.com Cercle Culturel des Pondichériens Lettre No 87 Page 1
Cercle Culturel des Pondichériens Lettre No 87 Page 2 Le vol du pavillon national à Pondichéry en 1792
G. Jouveau-Dubreuil clama fort que ‘la vraie gloire de Pondichéry est non pas seulement d’avoir été la capitale de Dupleix, mais aussi et surtout d’avoir été la seule ville d’Asie où les idées de la Révolution française ont été exportées et appliquées en même temps qu’en France’, relève J.Renault (cf.LCCP no.39).
Mais, ce ne fut pas sans difficultés. Marguerite Labernadie qui a publié en 1930 ‘La Révolution et les Etablissements français dans l’Inde’ rappelle plusieurs remous ayant eu lieu pendant cette période très mouvementée de mars 1790 à août 1793, dont l’affaire du vol du pavillon national qui a secoué la population ‘blanche’ en 1792. Ces événements sont également rapportés par Vîrânâicker II dans son Journal tamoul qui va de 1778 à 1792. Nous en donnons ci-dessous la traduction de quelques extraits (pp.261-266).
«Le 5 février (1792) - taï 26
La nuit dernière, quelqu’un avait grimpé sur le mât du pavillon et, après avoir déchiré le pavillon, en avait emporté la moitié. Mr.le chr Defresne(1) convoqua donc les officiers supérieurs des militaires au gouvernement et s’en entretint avec eux.
Le 12 (février 1792) - mâci 4
On annonça aujourd’hui qu’une récompense de cent pagodes serait offerte à ceux qui aideraient à trouver les noms des voleurs du 5 février sur le mât et l’on colla partout des affiches.
Le 13 (février 1792)
On plaça six soldats en garde autour du mât et une tente fut aussi installée. L’ordre fut donné de tirer sur quiconque qui serait aperçu près du mât du pavillon après dix heures du soir.
Le 18 février (1792) - mâci 10, samedi
Voici les nouvelles du Conseil supérieur d’aujourd’hui : Comme expliqué plus haut, on avait annoncé l’offre d’une récompense de cent pagodes à ceux qui dénonceraient l’auteur de l’enlèvement du pavillon. Suite à cela, Periyanna(2) nayinard et son oncle Coumarappa nayinard(3) rapportèrent au Maire, M.Civrac(4), que selon les dires du paria nommé Sôlaï et de la métisse Marianna, les officiers militaires en seraient responsables. Le Maire l’écrivit à M.Fouquereaux et cette information fut portée à la connaissance de M. Defresne.
M. Defresne arriva au Conseil et, convoquant là tous les officiers de l’armée, leur annonça la dite nouvelle ; ceux-ci furent furieux et jurèrent, le sabre au clair, qu’ils n’avaient pas fait cela et qu’ils n’en avaient pas l’intention. Ils exigèrent avec colère que les diffamateurs devaient en apporter des preuves et que, dans le cas contraire, ils ne les laisseraient pas impunis. Quand on le demanda à M.Civrac, celui-ci répondit qu’il avait seulement rapporté ce qu’avait dit le nayinard. Aussi, le Conseil décida-t-il de mener une enquête approfondie et se dispersa.
Le 1er mars (1792) - mâci 22
Comme il avait été décidé qu’aujourd’hui le Conseil prendrait des décisions sur l’affaire du pavillon, on y examina l’interrogatoire remis par les conseillers sur les événements ayant eu lieu à partir du 18 du mois dernier jusqu’à aujourd’hui ; et les personnes suivantes furent déclarées coupables. Le Conseil supérieur arrêta que l’enquête serait approfondie encore et qu’en attendant, Periyanna nayinard était révoqué de son poste. Sri Rassagôbâl naicker (5) était nommé à ce poste et Periyanna nayinard, son oncle Coumarappa nayinard et la métisse Marianna seraient mis en prison tous les trois jusqu’à la fin de l’enquête judiciaire. Ainsi, Periyanna nayinard, Coumarappa nayinard et Marianna furent envoyés les trois en prison.
Cercle Culturel des Pondichériens Lettre No 87 Page 3
Le 19 (mars 1792) - panguni 10
Rassagôbâl nâicker ayant demandé aujourd’hui la grâce pour Periyanna nayinard qui était souffrant dans la cellule, Monsieur Fouqueraux ordonna qu’il fût assigné à résidence.
Le 4 avril (1792) - panguni 24, mercredi
Ce matin, Periyanna nayinard assigné à résidence fut de nouveau mis en prison. M. Defresne, Mottet et les autres conseillers se réunirent à neuf heures. Tous les officiers militai- res arrivèrent aussi. On lut à haute voix les rapports des interrogatoires faits séparément auprès de Periyanna nayinard, Coumarappa nayinard, Marianna et Solaï qui étaient en prison.
Puis, on lut et discuta jusqu’à une heure le réquisitoir(e) du procureur du roy rédigé par M.Fouqueraux. Et voici ce qui y était écrit, en fin de compte :
En s’appuyant sur les affirmations de Coumarappa nayinard, Periyanna nayinard était allé les annoncer à M.Civrac ; et celui-ci ayant écrit à M.Defresne que le délit avait été commis par des militaires, il y eut autant de confusions dangereuses. Le nayinard et Civrac n’auraient pas dû le proclamer de suite et ce dernier a commis une faute grave en l’annonçant à M.Defresne. Couma- rappa nayinard avait commis une faute grave en demandant à la métisse Marianna d’insinuer que ce sont les officiers qui avaient déchiré le pavillon et en lui disant qu’on lui offrirait cent pagodes.
Et toutes les fautes étant imputables à Coumarappa nayinard, il fallait donc le punir. D’au- tres détails étaient également précisés. Quand M.Fouquereaux eut fini son discours, les conseillers quittèrent la salle pour aller délibérer à huis-clos. Puis, ils revinrent et s’assirent pour lire l’arrêté. Le nommé Coumarappa nayinard devait être convoqué à la Compagnie et il devait demander res- pectueusement à genoux de pardonner la faute commise, de le protéger et de bien vouloir oublier cette affaire. M.Fouquereaux le dit à Maridaspillai(6) qui le répéta (en tamoul) au coupable. Celui- ci pria ainsi tous de le pardonner. L’arrêt précisait que, si le nommé Coumarappa nayinard était impliqué dans de nouvelles affaires, il subirait des châtiments corporels et que, ceci étant la pre- mière fois, on lui accordait le pardon. Coumarappa nayinard devra supporter tous les frais occa- sionnés par cette affaire depuis le début jusqu’à la fin. On ordonna de libérer Periyanna nayinard et Marianna qui étaient en prison.
Tous les détails précédents furent publiés pour être portés à la connaissance du public. On décida que le jugement serait affiché partout, en français et en tamoul.
Si l’on devait donner tous les détails de cette affaire, du début à la fin, dix feuilles de pa- pier ne suffiraient pas. Aussi, en a-t-on donné le résumé.
Le 5 (avril 1792)
Dans l’ordonnance envoyée aujourd’hui par M.Fouquereaux à M.Rassagôbâl naicker, il était stipulé qu’on devait recouvrer sans faute de Coumarappa nayinard la somme de cent pagodes et la lui remettre. En cas de refus, Coumarappa nayinard devait être remis en prison. Comme il ne lui était pas possible de payer tout de suite le montant total, il obtint auprès de Fouquereaux un délai de huit jours.
Le 16 avril 1792 - (l’an) paridâbi, cittiraï 7
M.Fouquereaux écrivit aujourd’hui aux conseillers municipaux de reprendre Periyanna nayinard à son ancien poste.»
Ajoutons qu’Edmond Gaudart a publié, en 1937, ‘La criminalité dans les Comptoirs français de l’Inde au XVIIIème siècle’ dans laquelle il a rédigé l’excellente notice no.233, basée sur un épais dossier de 45 piè- ces, résumant les détails de l’affaire (pp.530-544). Les dates relevées cor- respondent parfaitement à celles données par Vîrânaicker II. M.Labernadie qui a vécu à Pondichéry pouvait également connaître l’existence du dossier complet alors conservé aux Archives de cette ville.
(1) Tel quel dans le manuscrit de Vîrânaicker II (on trouve aussi ailleurs ‘de Fresne’) ; les expressions françaises utilisées par lui dans le texte ta-
moul sont données en italique.
(2) Désigné sous le nom de Tirouvambalom par E.Gaudart.
(3) Le mot ‘naïnard’ désigne la ‘sous-caste’ dans la société tamoule ; il est repris dans ‘second naïnard’ pour désigner ‘l’adjoint au chef de police
locale’, poste occupé par les aïeux de Vîrânaicker II.
(4) Qui a succédé à Pierre Coulon, premier Maire de Pondichéry.
(5) Père de Vîrânaicker II.
(6) Interprète officiel du gouvernement.
L’effondrement de la Mairie de Pondichéry ou un Franco-Pondichérien indigné
Le 28 Novembre dernier, l’Hôtel de Ville de Pondichéry commu- nément appelé ‘Mairie’ s’est effondré. La raison invoquée fut la saison de forte pluie (mousson d’hiver sur la côte de Coromandel). Mais, pour avoir régulièrement visité cette ville de notre naissance, nous devons ad- mettre que les monuments anciens étaient en général très mal entretenus depuis le transfert ‘de facto’ du 1er novembre 1954. Ils constituaient pourtant l’attrait de cette ville pour les nombreux touristes étrangers ve- nant là pour son caractère singulier et exceptionnel par comparaison avec les Indes ex-britanniques.
Construit à la fin du Second Empire, vers 1870, la ‘Mairie’ est un lieu hautement historique qui avait vu les nombreuses délibérations du Conseil municipal. La première Chambre Municipale date de 1790 (cf. aussi LCCP no.39) et non depuis 1870, comme semblent rappeler cer- tains articles parus après cet événement catastrophique.
Au rez-de-chaussée étaient installés tous les bureaux de l’Etat-civil recevant le public et de très nombreuses familles y sont allées enregistrer les naissances, mariages et décès de leurs familles, ainsi que les ‘actes de renonciation’ (cf. LCCP no.36). Les archives in- nombrables avaient été jetées en vrac sous l’escalier en marbre conduisant au premier étage. C’est ainsi que l’on perd les traces – même récentes – des faits marquants des familles, ce qui ne déses- père guère les ‘Indiens’ ou les Pondichériens d’adoption venus s’y installer très nombreux depuis 1954, mais qui indigne légitimement les anciens Pondichériens ‘de souche’.
Arrivé au premier étage par cet escalier de style classique français, on pouvait imaginer les importantes réunions et les discours historiques. Au temps des Français, le bal du 14 juillet avait lieu dans ce grand salon richement décoré, sur un parquet en bois. Les portraits et tableaux accro- chés au mur changeaient selon les manifestations. Après un portrait de Gandhi, ‘père de l’Inde’, c’est celui de Rabindranath Tagore qui était accroché durant l’été 2014 (probablement depuis la célébration du 150ème anniversaire en 2011 ou du centenaire du Prix Nobel 2013).
C’est là aussi que Nehru avait fait un important discours lors de la réception organisée par le Maire en son honneur en janvier 1955, après le transfert ‘de facto’.
Les projets de réhabilitation avec INTACH qui n’hésite pas à défigurer la ville avec les aides financiè- res venant de Delhi et d’ailleurs n’y ont pas été réalisé suffisamment tôt. Les fonds semblent dilapidés, sans parler des corruptions généralisées.
Les ‘admirateurs’ de l’Union indienne en tant que pays émergent (qui ne vont jamais à la campagne ou dans les quartiers de la ville dite ‘noire’, car ils sont intéressés surtout et seulement par l’énorme marché de 300 M de classes riches et assez riches, négligeant plusieurs autres centaines de millions de pau- vres et très pauvres) devraient penser aux conséquences désastreuses de l’indianisation (certains disent même (h)indianisation !) qui a cours depuis plus de soixante ans, malgré qu’on se gargarise encore de l’expression de Nehru de ‘fenêtre ouverte de la France’.
Linguistiquement parlant, alors qu’on se lamente de la disparition des langues dans le monde
(le 21 février dernier était la Journée internationale de la Langue Maternelle), on déplore égale-
ment la lente disparition des langues et dialectes régionaux dans ce sous-continent indien.
M.Gobalakichenane
Cercle Culturel des Pondichériens Lettre No 87
Page 4
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Etat du premier étage en août 2014
La Mairie en Décembre 2014
(photos M.G)