Lettre du CCP n° 55
Sommaire
- — Les Sittars
- — Karikal et ses environs en 1870
- — Nîdarâjappaiyer
Numéro 55 de la Lettre du Cercle Culturel des Pondichériens — Mars 2007.
Nous avons évoqué, (entre autres, dans la Lettre no.40 sur Kapilaragaval), les oppositions au système des « castes » au pays tamoul depuis très longtemps. S’agissait-il de réminiscences de l’influence du Bouddhisme au premier millénaire ou de la révolte du peuple à un système injuste ? Un peu les deux probablement. En effet, les Sittars ( ) tamouls qui étaient d’authentiques philosophes de grande ouverture d’esprit ont condamné le système des castes, les superstitions et l’idolâtrie.
Sivavâkkiyar ( ) est l’un des plus célèbres. Certains le situent au 10ème s., d’autres au 12ème s. et d’autres encore au 15ème s.! D’abord agnostique, il serait devenu sivaïte et même après vichnouite ! Ses poèmes, écrits en un langage simple, mais profond, sentent l’influence des idées bouddhiques et comportent aussi des allusions sivaïtes (occurrences de « Siva ») et vichnouites (occurrences de « Rama »). Dans son œuvre Sivavâkkiyam ( ) comprenant 525 poèmes, il se montre plein d’humour et parfois même caustique. Il s’élève contre l’idolâtrie, les superstitions, l’hypocrisie et le système des castes, ce qui en fait un étonnant réformateur social. Il proclame haut et fort que Dieu doit être cherché, non au dehors, mais en soi-même. Malgré son nom qui lui a été attribué à une époque ultérieure d’après son œuvre par ceux qui ont collationné celle-ci, il est profondément laïque et tolérant.
Ses poèmes sont d’une beauté incomparable,
ce qui ne peut être rendu dans une traduction.
Cependant, le lecteur pourra se faire une idée des
pensées philosophiques des Sittars tamouls.
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Sivavâkkiyam Loin, loin, très loin, disent les fainéants; Dans cet univers étendu, formé de terre et ciel, Vous courez chercher dans les villes, les pays et
les forêts, idiots ! Simplement regardez en vous-même et trouvez !
Qu’est ce une pariah?, qu’est-ce une brahmane? Est-ce estampillé sur la chair, la peau et les os ? L’union avec la pariah et l’union avec la brahmane sont-
elles différentes ? Réfléchis en toi sur la différence entre pariah et
brahmane.
A quoi bon les temples et les « paLLis »(*) ? Qu’est-ce
qui les distingue ?
A quoi bon les mantras récités ?
En révérant bien dans le « paLLi » de la science
On trouvera Dieu dans le « paLLi » de son corps.
Notre Dieu, votre Dieu, y a-t-il deux dieux ?
Ici et là, les dieux peuvent-ils être sous deux formes?
Là et ici, le Dieu primordial n’est-il pas unique?
Ceux des religions qui l’affirmaient mourront la
bouche rongée de vers
Prenant une pierre debout pour Dieu, lui offrant quatre
fleurs En faisant le tour, quel mantra marmonnes-tu ? La pierre dressée parlera-t-elle alors que Dieu est en toi : Le pot et la louche connaissent-ils donc la préparation ?
Trad.par M.Gobalakichenane (*) lieu d’enseignement du maître (école, au sens moderne)
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Organe de Liaison des Ressortissants de l’Inde ex- française : Pondichéry, Karikal, Mahé, Yanaon (et Chandernagor)
Lettre du CERCLE CULTUREL DES PONDICHERIENS
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Rédaction : M.Gobalakichenane
22 Villa Boissière, 91400 Orsay, France
Email : ggobal@yahoo.com Cercle Culturel des Pondichériens Lettre No 55 Page 1 Cercle Culturel des Pondichériens Lettre No 55 Page 2 Karikal et ses environs en 1870 (=4-8$ ‘>(<() =4-8$ ‘>(<() =4-8$ ‘>(<() =4-8$ ‘>(<() )
Le numéro précédent a fait connaître le missionnaire allemand Ziegenbalg et Tranquebar, alias Tarangambâdy, que les Danois avaient acquis du roi de Tanjore (7B 7B 7B 7B). Nous continuons avec les descriptions publiées en 1870, dans L’Illustration Journal Universel, de Nâgappattanam (// // // // ), Nâgoûr (C C C C), Tarangambâdy ( ! ! ! !) et Karikal ($ $ $ $).
Négapatam (= Nâgappattanam // // // // )
« Notre gravure représente un de ces étangs aux eaux dormantes, fraîches, sous un ciel chaud, où se mirent les bouquets d’arbres et la silhouette de délicieuses pagodes spécialement dessinées aux gens de haute caste.
Dans cette Inde aristocratique, les grands avaient des temples que ne pouvaient fouler les hommes du peuple (1) .
Au centre de l’étang se dresse l’élégante pagode qui ressemble à ces kiosques solitaires, retraite éloignée du passant indiscret. La religion, en Orient, est toute sensuelle; elle a des raffinements, des subtilités d’amoureux passionné.
Tableau féerique que celui-là ! Pour peu que l’on se laisse aller aux douces ivresses de l’imagination, captivé par les mélodies, bercé mollement sur une barque, le vent tiède du soir vous enveloppant de ses voluptueuses caresses, que d’horizons enchanteurs et quelque peu impies l’on entrevoit !
Nagoûr (C C C C)
« A-t-on eu raison de dire que la reconnaissance des peuples a trop souvent engendré la superstition ? C’est, en effet, cette reconnaissance irréfléchie qui élève des arcs de triomphe (2) aux guerriers, fléau de l’humanité ! C’est une reconnaissance aussi absurde, parfois, qui fait accourir des millions d’hommes vers quelque source miraculeuse ou vers quelque tombeau vénéré !
Que de sépultures presque adorées par la foule, et qui renferment, sans doute, les cendres de coquins ou de charlatans!
Le bienfaiteur véritable redoute le bruit; il fait le bien dans l’ombre; aussi, la plupart du temps, meurt-il ignoré.
Je me défie de ces hommes vertueux, à la réputation retentissante : le plus souvent, ce ne sont que d’habiles metteurs en scène.
La mosquée de Nagour (C C C C) contient la tombe vénérée annuellement par une foule considérable de pélérins venus de tous les points de l’Inde méridionale, et même par les Hindous du Nord, convaincus de l’infaillibilité de la châsse pour la guérison radicale des plus graves maladies.
Que de Français sont orientaux sur ce chapitre !
La mosquée est construite en granit et en briques. Les minarets n’ont rien de remarquable. Les tours ne se distinguent que par leur élévation; elles sont carrées, massives. La grande tour, à dix étages, se termine par une coupole; c’est un des plus hauts monuments de l’Inde.
(1) Ce qui explique les grands mouvements de protestation dirigés par E.V.R. (D+++ D+++ D+++ D+++), alias Périyâr ( ), dans les années 1930. (2) Rappelons qu’à l’époque de cet article, il n’y avait pas de monuments aux morts, mais seulement des arcs de triomphe. Etang d’ablution à Négapatam L’Illustration Journal Universel, 1870, p.141 Cercle Culturel des Pondichériens Lettre No 55 Page 3 Tranquebar ( ! ! ! !)
« En 1616, Tranquebar n’était encore qu’un village; c’est aujourd’hui une grande cité, la ville aux ondes de la mer, suivant l’expression du pays.
Les Danois l’achetèrent au rajah de Tanj(âv)our; depuis elle est tombée entre les mains de l’Angleterre.
Notre vue est prise du haut du fort. L’édifice principal que l’on aperçoit est l’ancien palais du gouvernement, devenu palais de justice; à gauche s’élève l’église épiscopale. Contem- plée dans son ensemble, la ville se détache sur un fond de paliers et de cocotiers. »
Après un court paragraphe sur les tombeaux de Trichinopoly, l’auteur continue sur Karikal ($ $ $ $) :
« Nous avons vu le passé, voici le présent ; c’est l’architecture européenne, plus pratique qu’inspirée par le grand art, s’implantant sur la vieille terre de l’Asie, s’y adaptant aux nécessités du pays, mais conservant le caractère de notre monde.
Qui voit la maison juge l’homme, dit un vieil adage. Le goût moderne vise à l’utile, au confortable. Cet hôtel, en résumé, plus commode qu’élégant, est construit sur le modèle de la plupart des demeures de plaisance. Ses dispositions intérieures et extérieures sont des mieux appropriées au brûlant climat de l’Inde.
Respirer à l’aise de l’air frais, c’est la préoccupation dominante, c’est la vie !
Cet hôtel, qui fait le sujet de notre gravure a été habité par notre correspondant et ami, M.Textor de Ravisi qui fut, pendant dix années, commandant et administrateur du territoire de Karikal.
L’Orient ne lui a pas fait oublier la France, et, de retour en France, il ne veut pas non plus oublier l’Orient. Notre ancien représentant, aujourd’hui membre de la Société asiatique de Paris et de la Société académique de Saint-Quentin, va prochainement publier un ouvrage d’esthétique sur les merveilles de l’art hindou. Ce travail important a déjà pris date ; il a été lu par l’auteur, en 1869, à la séance générale des délégués des Sociétés savantes de France ; mais, l’Illustration, depuis plus longtemps encore, en avait les primeurs. On retrouvera, dans notre collection de 1860, d’assez nombreux spécimens de cette architecture si éminemment remarquable.
« …L’histoire a une saveur délectable. ‘Qui a bu une fois à cette liqueur enivrante’, a dit Michelet, ‘y voudra boire jusqu’à la mort !’. Les monuments, c’est de l’histoire ».
Richard Cortambert Hôtel de l’administrateur de Karikal L’Illustration Journal Universel, 1870, p.173 Panorama du comptoir danois de Tranquebar L’Illustration Journal Universel, 1870, p.173 Nîdarâjappaiyer (E/F$ E/F$ E/F$ E/F$ )
La rue Nîdarâjappaiyer est l’une des plus connues à Pondichéry. Nîdarâjappayer, né en pays télougou (1), a d’abord été au service du Nizam d’Hyderabad. Puis, il est allé servir Haïder Ali, le souverain voisin, pour ensuite pas- ser au service du détachement français auprès de Haïder Ali. De là, il offrit ses services aux autorités de Pondichéry et y devint interprète du Conseil Supérieur. Il s’y installa définitivement jusqu’à l’occupation des Anglais en 1793.
Son arrière-grand-père s’était converti au catholicisme. La côte télougoue et l’arrière-pays semblent avoir été quadrillés très tôt par les Jésuites. En effet, au début des années 1750, lors du passage d’un jésuite français passant par Pondichéry, Dupleix le présente à Anandarangappillai, occupé alors à composer un poème télougou sur les exploits du Gouverneur. Et le jésuite, très à l’aise en Télougou lui parla en cette langue (celle de la famille d’Anandarangappillai).
Lors de l’extension de Pondichéry au sud d’Ouppâr (constituant l’actuel Petit Canal), les nouvelles rues tracées furent allouées selon les castes et religions, suivant l’habitude de l’époque. La toute première située au sud fut proba- blement attribuée à des brahmanes et, vu son étroitesse relative, elle fut appelée “Petite rue des Brahmanes”( ), alors que la rue Nîdarâdjappayer, ainsi nommée en son honneur, beaucoup plus large, devint “Grande rue des Brahmanes” ( ), « petit » et « grand » qualifiant plus les rues que les Brahmanes.
Le plan terrier de 1777 dû à l’initiative de l’excellent gouverneur Bellecombe fournit quantité de renseigne- ments intéressants et la récente publication de Jean Deloche insiste bien sur sa grande importance pour ce qui concerne la ville “française”. Bien que ce fût sans doute pour avoir une meilleure connaissance des habitats des “Blancs”, nous pouvons regretter que les autorités n’aient pas continué ce plan terrier pour la ville “tamoule”. Cependant, il est possi- ble qu’en épluchant les actes notariés relatifs aux quartiers tamouls et musulmans (devant la gare) ou chrétiens (autour de l’église du Sacré-Cœur), nous apprenions aussi beaucoup sur l’histoire de la partie occidentale de notre ville.
Virânaicker II, dans ses Chroniques tamoules ( / E /(< / E /(< / E /(< / E /(<), cite “Râssappayer” en plusieurs endroits, ce qui nous aide à cerner mieux sa personnalité.
“Le 1er janvier 1788, à la villa Law d’Ojougarai (Oulgaret), M.le comte de Conway (2) décore d’une médaille l’interprète du Gouvernement Râssappayer…
“Le 16 juillet 1788, en l’honneur du mariage de sa fille célébré à Vellore, Râssappayer organise pour le Général Comte de Conway un grand festin sous un “pandal” (dais) érigé dans la rue, avec musique et danse de bayadères. Les frais atteignent 150-200 roupies…
“Le 21décembre 1789, Râssappayer accompagne le Général lorsque celui-ci quitte la villa de Delarche (3) pour aller visiter Madras…
“Le 18 janvier 1790, le nabab Mohammed Ali Khan ayant envoyé un présent au Gouverneur de Fresne, Râs- sappayer installe dans sa maison l’ambassadeur musulman…
“Le 24 août 1790, le Maire Coulon (4) annonce à Tirouvengadappillai III (alias Appavu, alias Vijaya Tirouven- gadappillai, neveu d’Anandarangappillai), Râssappayer et Nayinâttai Mudaliyar qu’on envisage de former la Chambre Municipale avec élection de ses membres et leur demande de choisir, parmi les habitants tamouls, ceux particulière- ment compétents pour parler en leur nom et défendre leurs voeux…
“Le 20 décembre 1790, une délégation, composée d’un Musulman et d’un Brahmane accompagnés de 100 cava- liers, apportant un cadeau de Tippou Sultan au Gouverneur Chevalier de Fresne, vient d’arriver à Villiyanour. Râssap- payer est chargé d’aller à leur rencontre et les ramener à Pondichéry…Cette délégation s’installe dans la maison de Nayinâttai aménagée à cette occasion…
“Le 6 mars 1791, lors du rassemblement des Tamouls, hindous et catholiques, à la place proche de la Porte de Villiyanour (place d’Odiensalai, devenue aujourd’hui Anna Thidal), le Gouverneur de Fresne l’ayant appris demande au jeune fils de Tirouvengadappillai III (le père vient de décéder), à Nayinâttai Mudaliyar et Râssappayer la raison de cet attroupement et ceux-ci répondent qu’ils n’en savent rien…
“Le 25 avril 1791, environ 300 cipayes déposent leurs armes et sortent de la ville de Pondichéry pour se rallier à Villichetty Châvady (Chauderie de Villichetty). Pour connaître les raisons de cette mutinerie, le Gouverneur de Fresne, son aide de camp et le capitaine des cipayes se rendent à Villichetty Châvady, accompagnés de Nayinâttai Mu- daliyar et de Râssappayer…”
Ainsi, les anciens noms des rues de Pondichéry racontent tous une longue histoire et méritent d’être conservés. M.Gobalakichenane
(1) Notons ici que, dans le célèbre « Mémoire des Malabars » envoyé en mars 1790, par les « Tamijars » (autochtones) de Pondichéry, il a apposé sa
signature en Télougou.
(2) Commandant plutôt impopulaire (qui verra passer Mgr. Pigneau de Béhaine, évêque d’Adran, de célèbre réputation au Viet-Nam).
(3) Célèbre négociant français, connaissant bien les langues locales, qui a laissé son nom à Delarchepet devenu maintenant Lawspet.
(4) Premier Maire élu de Pondichéry, devenu ainsi la première municipalité en Inde (et même en Asie).
Cercle Culturel des Pondichériens Lettre No 55
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