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CCP

Cercle Culturel des Pondichériens

Histoire, culture et patrimoine des anciens comptoirs français de l'Inde

Lettre du CCP n° 52

Juin 2006

Sommaire

  • — Le lac
  • — Une « lettre familière de Chandernagor » de 1821
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Numéro 52 de la Lettre du Cercle Culturel des Pondichériens — Juin 2006.

Le lac

Ainsi, toujours poussés vers de nouveaux rivages, Dans la nuit éternelle emportés sans retour, Ne pourrons-nous jamais sur l’océan des âges

Jeter l’ancre un seul jour ?

Ô lac! l’année à peine a fini sa carrière, Et près des flots chéris qu’elle devait revoir, Regarde! Je viens seul m’asseoir sur cette pierre

Où tu la vis s’asseoir!

Tu mugissais ainsi sous ces roches profondes ; Ainsi tu te brisais sur leurs flans déchirés ; Ainsi le vent jetait l’écume de tes ondes

Sur ses pieds adorés.

Un soir, t’en-souvient-il? nous voguions en silence ; On n’entendait au loin, sur l’onde et sous les cieux, Que le bruit des rameurs qui frappaient en cadence

Tes flots harmonieux.

Tout à coup des accents inconnus à la terre Du rivage charmé frappèrent les échos ; Le flot fut attentif, et la voix qui m’est chère

Laissa tomber ces mots :

   
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Nous avons évoqué, dans la Lettre no.50, la découverte de la littérature française par les Tamijars (Tamouls), sans cependant épuiser le sujet, car il restait encore plusieurs auteurs à citer.

Dans le même registre d’échange culturel entre le Français et le Tamoul, nous avons le plaisir de publier aujourd’hui la traduction du célèbre poème de Lamartine (1790-1869). Au moment de la Révolution de 1848, ce poète politicien a également plaidé pour le maintien du drapeau tricolore bleu-blanc-rouge représentant la Nation française égalitaire et fédératrice.

Ce poème, paru en 1820 dans la collection « Méditations Poétiques », rappelle son amour pour la belle créole Julie, venue soigner sa maladie pulmonaire, qu’il rencontre en 1816 au lac du Bourget. Il l’attend au même endroit l’année suivante, mais ne la reverra plus, car elle meurt fin 1817. Consacré comme l’un des meilleurs de Lamartine, ce poème, étudié et appris par presque tous les collégiens de France, d’outre-mer et des Etablissements français dans l’Inde, traite le thème universel de la souffrance de l’impermanence. ISSN 1273-1048 No. 52

Juin 2006


Organe de Liaison des Ressortissants de l’Inde ex- française : Pondichéry, Karikal, Mahé, Yanaon (et Chandernagor)

Lettre du CERCLE CULTUREL DES PONDICHERIENS


 

 

 

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Rédaction : M.Gobalakichenane, 22 Villa Boissière,
91400 Orsay, France Email: ggobal@yahoo.com Cercle Culturel des Pondichériens Lettre No 52 Page 1 Un lac—Photo MG, 2006 Cercle Culturel des Pondichériens Lettre No 52 Page 2 « O temps, suspends ton vol ! et vous, heures propices,

Suspendez votre cours ! Laissez-nous savourer les rapides délices

Des plus beaux de nos jours !

« Assez de malheureux ici-bas vous implorent :

Coulez, coulez pour eux ; Prenez avec leurs jours les soins qui les dévorent ;

Oubliez les heureux.

« Mais je demande en vain quelques moments encore,

Le temps m’échappet et fuit ; Je dis à cette nuit : « Sois plus lente » ; et l’aurore

Va dissiper la nuit.

« Aimons donc, aimons donc ! De l’heure fugitive,

Hâtons-nous, jouissons ! L’homme n’a point de port, le temps n’a point de rive ;

Il coule, et nous passons ! »

Temps jaloux, se peut-il que ces moments d’ivresse, Où l’amour à longs flots nous verse le bonheur, S’envolent loin de nous de la même vitesse

Que les jours de malheur ?

Hé quoi ! N’en pourrons-nous fixer au moins la trace ? Quoi ! passés pour jamais ? quoi ! tout entier perdus ? Ce temps qui le donna, ce temps qui les efface,

Ne nous les rendra plus ?

Eternité, néant, passé, sombre abîmes, Que faites-vous des jours que vous engloutissez ? Parlez : nous rendrez-vous ces extases sublimes

Que vous nous ravissez ?

O lac ! rochers muets ! grottes ! forêt obscure ! Vous que le temps épargne ou qu’il peut rajeunir, Gardez de cette nuit, gardez, belle nature,

Au moins le souvenir !

Qu’il soit dans ton repos, qu’il soit dans tes orages, Beau lac, et dans l’aspect de tes riants coteaux, Et dans ces noirs sapins, et dans ces rocs sauvages

Qui pendent sur tes eaux !   « ."     ” ")  &  (    . ” ")  !  & 3         6         3!  4      9 3     /  1  !   " (  " /. +1 +/   !  . +/       ,  6-+/     ,  :  !  .  " “  " !  4    #    ;   0( (  ”    *   -   " " . .*  "< 6 "     &+  & ! ",   &        &    &     +  +#   &  # -     "  .        . +   (  " .       (  "  4»    &*  -  3    " % " " +    3!              ’       (      - !  =   /      ’ +     $  %    3 %6   $3 ,       %)    " “9  "     (  % + +  +    " ” "       (     " %    & & "  &   & 3  ! -       0!  3     “0/ % $)!  . 3     "    9    -  !  0(  3    0/ %   0/  &    "&  -  & +/   &   *!  0(    :     9   *!          3  *!  :(   8 3 -” &            " “4  3  & * + ( *  . 06    " ) -       .  /   - - )   4  / 1        . +  0  3   /     ! -   " -  . 3!          " )4 Cercle Culturel des Pondichériens Lettre No 52 Page 3

Une «lettre familière de Chandernagor» de 1821

Alfred Duvaucel, né en 1793 à Paris, est sous-officier en 1813 et devient officier d’ordonnance du général Car- not. Mais, après les événements secouant alors l’Europe, il démissionne et entreprend des recherches d’un nouvel emploi dans les Sciences. Sans succès, il se résout à aller en Inde, en 1817, sur un navire en partance du Havre. Après une relâche au Cap de Bonne-Espérance, il arrive à Calcutta, alors siège du Gouverneur général britannique, en mai 1818. Nous avons retrouvé ses lettres adressées du Bengale à «l’une de ses sœurs qu’il chérissait tendrement et qui était la confidente habituelle de ses pensées les plus secrètes» et voici comment il décrit Chandernagor :

« 24 juillet 1821

« Je suis arrivé hier à Chandernagor, jadis la plus florissante ville du Bengale et maintenant la plus misérable. Si je te disais tout ce que je sais sur son origine, son ancienne prospérité, sa décadence, ses divers gouvernemens, son administration passée et présente, etc., ma lettre aurait vingt pages, et mon petit journal deviendrait une longue his- toire. Je réserverai mon savoir pour une autre occasion, et je me bornerai à quelques lignes…

« Tu sauras que Chandernagor et son territoire, d’environ deux milles, furent cédés à la compagnie française des Indes par Au- reng-Zeb en 1688 pour la somme de 100 000 francs. Alors toutes les nations avaient la manie de s’établir au Bengale, et c’est, je crois, le besoin d’imitation qui nous y conduisit car pendant plusieurs années, le comptoir français ne servit à rien et fut sur le point d’être abandonné. C’est vers 1700 qu’y vint en qualité de résident un petit commis des finances, dont le bureau n’avait pas éteint l’imagination, et qui devint par la suite un négociant habile, un administrateur éclairé, un bon général, et plus tard une malheureuse victime de l’envie et de la délation. Dupleix persuada facilement au conseil de Pondichéry qu’on pourrait tirer un grand parti de Chan- dernagor. Comme en ce temps nos comptoirs de l’Inde n’étaient pas tout à fait un bénéfice de la marine; comme on n’avait pas besoin d’écrire à six mille lieues pour obtenir une réponse qui n’arrivait que quand elle était inutile; comme nous avions des colonies tout simplement par utilité, et non pour se débarrasser de malheu- reux sans place, sans argent et parfois sans talens; dans ce temps, dis-je, Dupleix eut bientôt ouvert une source de com- merce dans tout l’Indoustan et jusqu’au Thibet, où il sut trouver quelque chose de mieux que les ordures du grand La- ma. Après douze ans d’une administration active et sage, Chandernagor armait vingt vaisseaux; Chandernagor hono- rait le commerce, la nation, et fut parfois utile aux sciences. Il fit la fortune d’un grand nombre de Français, qui al- laient en jouir dans leur patrie. Tel était Chandernagor il y a cent ans. Depuis nos pauvres comptoirs de l’Inde, le plus souvent administrés par les bureaux de la place Louis XV, n’ont été qu’en déclinant. Si deux ou trois hommes de mé- rite sont parvenus, à force d’adresse et de courage, à retarder leur décadence, aucun ne fut assez puissant pour en dé- truire le principe; et, chose très remarquable, ils ne firent un peu de bien qu’en désobéissant aux ordres qu’ils rece- vaient de France. Photo Mac Robertson (1997) Qu’il soit dans le zéphyr qui frémit et qui passe, Dans les bruits de tes bords par tes bords répétés, Dans l’astre au front d’argent qui blanchit ta surface

De ses molles clartés !

Que le vent qui gémit, le roseau qui soupire, Que les parfums légers de ton air embaumé, Que tout ce qu’on entend, l’on voit ou l’on respire,

Tout dise : « Ils ont aimé !»

Lamartine (1820), traduction tamoule de V.Rajagobalane (*)

() On lui doit aussi la traduction d’ OCEANO NOX (LCCP no.47)  /      "  " ) -  .  -  3   -  -  . * 0  ( (              !  (  ( (    +#  . 3!           4     +  " ).    (   " “        )(  .  . ( .2/3 +      !       3 ” -    $“  4 

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« Je sais bien que quatre ou cinq petits villages, qu’on décore du nom de comptoirs, ne sont pas d’une grande importance pour un pays aussi riche, aussi puissant, enfin aussi agité que la France d’aujourd’hui; mais encore, puis- qu’on croit devoir les conserver, ne devrait-on pas se croire obligé de les entretenir, de n’en pas tirer tout le revenu aux dépens des colons? Et n’est-ce pas une duperie indigne que d’envoyer ici, avant de leur dire ce qu’il en est, de pauvres diables qui meurent de misère et de regrets, en maudissant leur gouvernement, quand ils ne sont pas venus pour le tromper ou se soustraire, en changeant de pays, au poids d’une mauvaise réputation? J’ai connu, au moins indirecte- ment, le plus grand nombre de Français nouvellement envoyés dans l’Inde, et je t’assure qu’à l’exception de deux ou trois, ils sont tous de l’une ou l’autre espèce. Quant aux anciens habitants, qui sont ou des indigotiers ruinés ou de vieux militaires, ils vivaient depuis la révolution par la générosité de la compagnie anglaise, qui les employait au com- merce du sel et de l’opium; mais le traité de 1814, en vendant ce monopole aux Anglais, et en nous rendant nos comp- toirs, prive ces malheureux de cette dernière ressource, et s’ils ne meurent pas tous de faim avec les employés de la marine, c’est qu’un peu de riz et d’eau suffit pour soutenir leur chétive existence…

« Croirais-tu, ma belle, que l’administration de Chandernagor, où l’on ne fait pas pour six sous de commerce, est beaucoup plus compliquée que celle de la compagnie qui régit soixante millions d’hommes? Croirais-tu qu’il faut plus de paperasses pour solder dix-huit soldats indiens, que nous avons à notre service, que pour payer deux régimens anglais, et qu’il ne faut pas moins que l’inspection de quatre bureaux pour constater l’usure d’un balai ou la cassure d’une cruche? Notre dernier intendant général des établissements français au Bengale, homme d’esprit et de cœur, qui sentait tout le ridicule de son titre et l’humiliation de sa place, notre dernier intendant, dis-je, m’assurait, peu de jours avant sa mort, qu’à l’arrivée d’une frégate française à Pondichéry, en 1819, il avait fallu la signature de M. de Bou- gainville, capitaine de la frégate, du comte Dupuy, pair de France, d’un inspecteur, d’un intendant, d’un contrôleur et de trois ou quatre commissaires de marine, pour autoriser le barbier du navire à faire repasser ses deux rasoirs aux frais de l’état, et ce ne fut qu’après une nouvelle demande, sur un nouveau papier, avec de nouvelles signatures, qu’on lui permit d’acheter un chiffon pour essuyer ces mêmes rasoirs. A Chandernagor, nous avons des bureaux d’enregistre- ment, des bureaux d’armemens, des bureaux de contrôle, et même un capitaine de port, quoiqu’il n’y puisse plus venir de vaisseaux. Nous parlons sur nos budgets d’hôpitaux, d’arsenaux, de chantiers, de magasins, quoiqu’en réalité il n’y ait rien de tout cela. Nous ressemblons à ces marquis dépouillés, qui n’ont que de vieux parchemins pour toute fortune et pour tout mérite; et telle est la fausse idée qu’on se fait généralement de l’Inde, qu’il y a beaucoup de gens qui échan- geraient leur place de 6000 fr. à Paris, pour une de 12000 au Bengale, qui les rendrait moitié moins riches.

« Chandernagor est situé au bord de l’Hougly, dont il n’est séparé que par une large promenade, appelée Ghaut, où l’on vient voir l’eau couler, au clair de la lune, seul plaisir des heureux habitans. Derrière cette promenade se trou- vent deux rues qui lui sont parallèles, chacune coupée par une demi-douzaine de ruelles en zigzag. Telle est la ville blanche, occupée par vingt pauvres Français, dix riches Anglais, et trois cents métis. Les maisons de Chandernagor, comme toutes celles de l’Inde, ont une terrasse au lieu de toit, et sur les derrières un petit jardin potager avec un petit étang qui se réduit à un trou dans celles des employés de la marine. Le plus grand inconvénient de ces maisons est l’humidité et la chaleur. Les habitans quelque peu aisés remédient à la première avec des pankas suspendus au plan- cher (sic); les naturalistes se font des éventails avec des plumes de cigogne ou des feuilles de palmier, et les employés de la marine s’éventent avec leurs mouchoirs. On ne voit ni auberges ni pensions bourgeoises à Chandernagor et à Cal- cutta. Chaque individu a sa maison, son ménage particulier, et il faut au dernier commis un cuisinier, un portier, un jardinier, un balayeur, et un autre individu pour mettre sa table et nettoyer ses souliers; car un Hindou, pour rien au monde, ne ferait un autre ouvrage que le sien, et chez eux l’article de religion qui favorise le mieux leur paresse est le plus rigoureusement observé.

« Les salaires de ces domestiques, le loyer de la maison et la nourriture nécessitent une dépense de 150 fr. par mois, et c’est tout au plus ce qu’on donne à un pauvre jeune homme, qui en gagnait 100 en France, et qui se trouve maintenant à six mille lieues de sa patrie, de tout bonheur, et de plus obligé de lutter contre un climat insupportable, contre l’ennui, contre les regrets, contre les privations, le tout en buvant de l’eau. Comme le bonheur public est fondé sur le bonheur particulier, il s’ensuit que la pauvre ville de Chandernagor est la plus triste ville de l’Inde, et qu’on y voit des Anglais rire et des Français se pendre; et comme la misère tend à aigrir les hommes, il n’y a pas de ville où les ha- bitans se détestent autant qu’à Chandernagor, où l’on porte plus loin la malveillance et l’inimitié. J’ai été assez heureux pour n’avoir contre moi que la moitié de la ville, parce que j’ai défendu l’autre. J’y laisse quelques regrets et j’emporte bon nombre de malédictions… » Alfred Duvaucel

NdlR : Rappelons que, lors du référendum du 19 juin 1949, Chandernagor a voté en majorité pour le « oui » à l’intégration dans l’Union indienne et qu’il est devenu la grande banlieue de Calcutta (Etat du Bengale), alors que les quatre autres comptoirs ont connu un sort différent : transférés « de facto » le 1er novembre 1954, ils l’ont été « de jure » le 16 août 1962 et constituent maintenant un Etat de l’Union indienne (Etat de Pondichéry), avec une assemblée et un gouvernement local propres, et des statuts particuliers pour la préservation de la culture française. Cercle Culturel des Pondichériens Lettre No 52 Page 4 InternetInternetInternet***** Internet***** Internet Les articles de La Lettre du Cercle Culturel des Pondichériens (archivage depuis le No.17) sont sur :
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